Histoire et Géographie

Les représentations du travail - compte-rendu de l’intervention de Sylvie Aprile

Les représentations du travail. Compte-rendu de l’intervention de Sylvie Aprile

 Un compte-rendu de l’intervention de Sylvie Aprile, professeure à l'Université Paris-Nanterre et spécialiste de l'histoire politique et sociale de l'Europe du XIXᵉ siècle, sur les représentations du travail dans les arts visuels (peinture, sculpture, arts plastiques) dans le cadre de la préparation à l'agrégation interne d'histoire-géographie et de la formation d'actualisation des connaissances.

Approche qui ne va pas de soi. L’art et le travail ne font pas nécessairement bon ménage. Le travail est perçu comme routinier et sale ce qui s’oppose aux représentations généralement associées à l’art. A cela, on peut ajouter l’opposition classique de l’artiste et de l’artisan. Tout cela participe d’une relation conflictuelle entre l’art et le travail.

Mais il existe au XIXe siècle des tentatives pour concilier l’art et le travail. Cette volonté se manifeste notamment à l’occasion des Expositions universelles qui permettent de célébrer conjointement les innovations industrielles et les Arts. Ex : les décorations extérieures du Palais de l’Industrie en 1855 associent allégories des beaux-arts et de l’industrie.

Mais globalement l’industrie est bannie de l’art.

L’art du XIX e siècle est marqué par un certain archaïsme et une certaine intemporalité (le semeur ou les glaneuses de Millet…)

Mais des évolutions à partir de 1870/80.

De nouvelles écoles (Ecole dite de « le blouse bleue », peinture impressionniste ) liées à de nouveaux commanditaires aux centres d’intérêts différents. (Ex : Ville de Paris qui commande pour le nouvel hôtel de villes des œuvres mettant en scène des ouvriers)

Originalité du mouvement britannique « Arts and Crafts » vers 1880 sous l’influence de l’intellectuel W .Morris qui propose une représentation moralisatrice de l’ouvrier et du monde du travail. Mais c’est assez exceptionnel

 

  1. Représenter le travail : pourquoi et comment ?

A/La peinture

A la charnière du XVIIIe siècle et du XIXe siècle

Develly : artiste à la Manufacture de Sèvre. Il produit des représentations du travail liées aux manufactures d’Etat. Le support privilégié est l’assiette

 

Maugendre : au début du XIXe siècle ce peintre et graveur tente de mettre l’art au service de l’industrie. Beaucoup de représentations de bâtiments industriels (usines, cheminées) mais les représentations d’ouvriers sont rares. Beaucoup d’œuvres sont en effet des commandes d’industriels plus attentifs aux bâtiments qu’à leurs employés.

Edouard Pingret : visite de la Duchesse de Berry à Saint Gobain. Présenter le travail à des fins de promotion du pouvoir.

Charles Giraud : Louis Napoléon Bonaparte récompensant un ouvrier en 1850 : rare représentation individuelle de l’ouvrier. En général, ils sont représentés en foule.

Claude Monet : les déchargeurs de charbon à Clichy (1873-1875). Ce tableau constitue une rupture dans la représentation du travail. Le peintre représente des déchargeurs et des dockers comme des hommes sans visage, montant ou redescendant dans les péniches. L’anonymat des ouvriers est souligné par la construction très géométrique de la toile.

Dès lors, les artistes mettent en avant les machines, les corps et le rougeoiement du feu.

Léon Frédéric : les âges de l’ouvrier. Tableau inspiré des triptyques de la peinture flamande

B/la sculpture

Constantin Meunier 

Vincenzo Vela : (1820-1891) 

C/La photographie et le cinéma

La photographie permet d’immortaliser les victimes du travail

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, nombreuses représentations des ateliers. Mais le plus souvent les ouvriers prennent la pose avec leurs outils. Peu de représentations des ouvriers en train de travailler

Large diffusion de la carte postale qui donne une vision un peu folklorique ou pittoresque du travail, qui privilégie la représentation des entrées et des sorties d’usine. Cela traduit une volonté patronale de montrer l’ordre qui règne dans les usines et sur le bonheur au travail des ouvriers. Mais on photographie aussi les catastrophes, les ouvriers en costume...Cette diversité de motifs correspond également au choix des éditeurs qui souhaitent répondre aux besoins d’un marché en pleine expansion

Le cinéma : la célèbre sortie de l’usine Lumière qui est l’un des premiers films. Les ouvriers sont représentés en habits du dimanche. Là encore la représentation du travail est exclue. Il s’agit de faire la promotion de l’entreprise en insistant sur le bonheur des ouvriers.

Globalement il y a peu de films sur le monde ouvrier. Quelques exceptions : A visit to Peek Frean and Co biscuit works, Londres 1906. Représentation de l’ensemble du processus de production de biscuits. Mais c’est exceptionnel et le rapport des artistes au mouvement ouvrier demeure assez ambivalent oscillant entre attirance et répulsion.

D/Le cas des ouvriers-artistes

Quelques cas bien connus d’écrivains –ouvriers (Nadaud ou Duguenet) mais peu d’ouvriers ont raconté leur existence. Ils sont moins nombreux encore à l’avoir représentée en peinture.

 

II) Image du travail et genre : la repasseuse et la pudeur

La représentation du travail est genrée. Les représentations du travail sont majoritairement masculines. Cela tient à une mythologie qui associe le travail au feu et partant à la force virile

François Bonhommé : forgeage vers 1865 . Représentation d’un groupe d’ouvriers tenant le marteau-pilon, symbolisant la force sous les yeux d’un contremaître. Cela traduit la naissance de cette nouvelle catégorie de travailleurs à mi-chemin entre le cadre et l’ouvrier. En arrière-plan, deux militaires et un ingénieur surveillent les ouvriers et incarnent la hiérarchie au sein de l’usine qui assure le maintien d’un certain ordre social.

 

Les représentations de femmes au travail existent mais sont très différentes de celles des hommes

Gueldry : 1913 les trieuses de laine. C’est une tâche qui n’est pas du tout mécanisée. Il n’y a pas de contremaître ni d’homme. Les femmes sont souriantes dans cet espace sans présence masculine.

Les représentations d’ouvrières deviennent de plus en plus fréquentes :

Degas : les Repasseuses (entre 1884 et 1886) L’artiste insiste ici sur la monotonie du travail et suggère l’alcoolisme avec la bouteille de vin.

Rosset-Granger : la casserie de sucre : représentations de femmes qui ont les doigts rongés par le sucre. Cela fait écho au reportage effectué par la journaliste Séverine dans le journal La Fronde qui s’est faite embaucher dans une raffinerie de sucre à la Villette.

Autre représentation de femmes : Xavier Privas auteur d’un livret de chanson intitulé « Celles qu’on oublie » : représentation des ouvrières à domicile.

Représentations britanniques des munitionnettes durant la WWI. Rappeler que les femmes ont toujours travaillé. La nouveauté durant la WWI réside dans le fait qu’elles occupent des métiers jusque-là réservés aux hommes

 

III) Des thèmes privilégiés

  • Le travail à domicile

Sérusier : Le Tisserand 1888. Un paysan breton à domicile avec son métier à tisser. Représentation d’un intérieur misérable. Vision d’un travail archaïque qui va disparaître

Käthe Kollwitz : la Révolte des tisserands en Allemagne 1830-1840, tableau de la fin du XIX. Mise en scène de la misère de ces travailleurs à domicile entre monde ouvrier et paysannerie

  • Images de la grève, de la manifestation

Alfred Rolle : la grève des mineurs, 1880 repris dans l’Illustration. Réutilisation dans la presse à propos des grèves de Carmaux. Devient une représentation archétypale et générique de la grève. Plusieurs stéréotypes : la passivité, l’affliction, la violence contenue…, le drapeau rouge. Représentation ambigüe des gendarmes : l’un passe les menottes à un gréviste, l’autre regarde ailleurs...

Robert Koehler La Grève au pays de Charleroi ,1886

Tableau à lire par la droite vers la gauche

Des ouvriers sortent de l’usine au début de la grève et se rendent en délégation devant la maison du cadre ou du directeur de l’usine mais ils ne sont pas menaçants. Le patron demeure inflexible. Une femme retient son mari qui s’emporte. Ambivalence des femmes qui excitent à la grève tout en jouant le rôle de modératrices.

 

Jules Adler, La Grève au Creusot , 1899

Autre image de la grève : la manifestation, la marche

Contexte de débrayage : il s’agit de rameuter les autres usines => bien penser aux étapes concrète d’une grève.

Représentation de tous les âges de la vie et topos des femmes avec enfants

Rameau pacifique, drapeaux, chants ou cris (le son montré) , solidarité (les mains )

Il existe des photographies de cette grève

Paul-Louis Delance, Grève à Saint-Ouen , 1908

Paysage étonnant , avec une usine au loin et un très grand cortège avec drapeau rouge exclusif

Passage d’une congrégation et deux corbillards. Grève liée à l’enterrement de deux militants

 

Ces tableaux parmi les quatre les plus connus , emblématique de la grève avec celui de Pelizza da Volpedo , le Quatrième Etat de 1901

 

La grève en photographie sur des carte postale : quelques exemples

  • Grève de Draveil-Vigneux : mise en scène de gréviste devant l’usine affairés à des activités du quotidien (femmes tricotant)
  • Lors du bienno rosso en Italie  (1919-1920) grèves en Italie : occupation par des ouvriers armés d’usines à Milan avec drapeau communiste
  • Grèves de 1936 en France : usines Renault occupées , grèves festives et poing levé

 

IV) A partir des années 1920 : d’autres formes de représentation du monde du travail

 

  • Les artistes des années 1910 à 1930: des artistes qui quittent une représentation réaliste de la peinture, avec le cubisme, le futurisme, qui déconstruisent mais sont fascinés par la machine et du monde ouvrier

 

Ex de Fernand Léger, le mécanicien, 1918 : avancée et limite du monde ouvrier .

Ouvrier en pause , muscles apparents => très difficile d’y voir du militantisme

 

  • Avec l’exemple de Kasimir Zgorecki : développement de la photographie ambulante avec autoreprésentation mise en scène dans des studios de la vie des ouvriers
  • Documentation des mineurs polonais dans le nord
  • Documentation des loisirs associatifs et du folklore

Ex d’un portrait de mineur de 1927 => Ici un mineur dans un faux décors bourgeois

  • Développement des films: mais assez peu de films portent spécifiquement sur les travailleurs dans leurs activités de travail

Quelques films importants :

  • La Tragédie de la mine (titre original : Kameradschaft) réalisé par Georg Wilhelm Pabst, de 1931.

Film franco-allemand bâti sur la tragédie de Courrière , dans un contexte pacifiste

Très militant . Les acteurs de chaque pays parlent leur langue

 

  • Metropolis, réalisé par Fritz Lang, sorti en 1927.

Double ville souterraine des travailleurs, des élites au-dessus . Révolte des gens d’en bas représentés en foule comme des automates inféodés.

  • Le Toni, réalisé par Jean Renoir, sorti en 1935.

Scène des deux manœuvres sur une voie ferrée , l’un italien et l’autre espagnol . L’immigré plus anciennement arrivé avec posture xénophobe

  • Rôle de la photographie :

Exemple de François Kollar ente 1931 et 1934 ; la « France travaille » dans les industries

Des photos de Caffus, trieuses de charbon => reportage.

 

  • Représentation importante du travail dans les pays autoritaires: choix d’une représentation particulière (le travailleur qui réédifie la patrie) => rôle des affiches

. Confédération générale des corporations syndicales fascistes : images vides et abstraites des représentations du travail.  1932

. Représentation du travail dans le monde nazi : tout le monde sur le même plan : ouvriers, ingénieurs  (Cf. Couverture du magazine d’entreprise d’IG Farben)

  • Trois genres de film dans les années 1920-30
  • Les films documentaires
  • Les films militants 
  • Les films pédagogiques => rôle de l’apprentissage

Pour ces derniers , Cf. travaux de Stéphane Lembré : sur l’histoire de l’apprentissage et de la formation professionnelle s’intéressant notamment aux films d’école professionnels

[2020], avec Gilles Moreau (dir.), L’enseignement professionnel et l’apprentissage en images, Images du travail, travail des images, n°9 ( https://journals.openedition.org/itti/422)

Une intervention de Stéphane Lambré dans le cadre de l’ IRHiS: présentation de 20 mn sur cette question du travail dans les films professionnels

À nous la liberté, film réalisé par René Clair en 1931, un film ambivalent mets à distance la représentation du travail => retrouvailles d’un patron et de son ancien ami : le premier a monté une entreprise, qui est laissé aux ouvriers , pour partir loin de ce monde.

NB : Les loisirs ouvriers assez largement documentés : de nombreuses images d’ouvriers présentés en dehors de la pratique quotidienne (ex : union des cyclistes ouvriers).

 

En conclusion,  une réflexion sur une évolution :  la possibilité pour les ouvriers eux-mêmes de devenir créateurs / artistes.

Quelques opportunités données à des ouvriers de devenir des artistes : dans l’Allemagne de Weimar, publication des arbeiter-fotograf : expositions, écoles de photographie, des enseignements techniques et d’orientation esthétique => formation d’apprentis photographes ouvriers .

Des témoignages car l’un d’entre eux a publié son témoignage de photographe amateur en 1980 ; il explique comment des photographes techniciens sont venu aider ces ouvriers avec la démocratisation des appareils kodak ou leika

 

                                                                                                                     CR par J.-F. Talon et O. Broutin

 

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